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Sylvain Lecoustey – Senior VP France, Alcatel-Lucent Enterprise – Professeur d’énergie

Loin, très loin, des polytechniciens qui ont précédé Sylvain Lecoustey à la tête d’Alcatel-Lucent Enterprise, voici un homme simple, affable. Suprenant dans une entreprise qui compte dans l’histoire industrielle de la France.

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Avr 2021
Par Pierre-Antoine Merlin, photos Jim Wallace

“J’aime la pensée positive. » C’est la première phrase de Sylvain Lecoustey lorsqu’il amorce sa biographie. Pour lui, cette déclaration de principe est un acte de foi. Fondateur. Avant même l’évocation de ses origines. « Je suis persuadé qu’il faut être dans un certain état d’esprit – j’entends : un état d’esprit dynamique – pour que les choses arrivent. Regardez ce qui se passe avec la pandémie. Bien sûr, il y a des avantages avec le télétravail. Mais il contrarie l’humain. On travaille de plus en plus dans l’immatériel, on ne voit pas les choses. Or, si l’on veut avancer individuellement et collectivement, il faut retrouver ce sens de l’humain. Je le crois vraiment. La pensée positive, pour moi, ce n’est donc pas une posture. Je suis vraiment comme ça. » Sans s’en rendre compte, peut-être, il glisse un instant sur la zone du regret, pas vraiment positif. Il évoque ce qui s’apparente à l’affaiblissement de la capacité d’expression. « Une allocution de De Gaulle : en quelques phrases, tout est dit. Le discours d’un de ses successeurs : ça n’en finit pas. Lequel est le plus efficace ? » Là, on retrouve l’homme d’action. Il est temps de retourner à la chronologie. D’où vient Sylvain Lecoustey ? On n’en saura pas plus sur ses parents, sa fratrie. Il préfère remonter un peu plus loin, à ses origines mêlées, bretonnes d’un côté, juives de l’autre, avec des ancêtres qui viennent de Tunisie au moment de la décolonisation. Qui repartent de zéro. « Ils ont connu les bidonvilles, Marseille, Saint-Ouen… Je me vis comme quelqu’un issu d’un milieu populaire, et qui a cette culture à la fois catholique et juive. » C’est l’environnement familial qu’il aime évoquer.

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LA MONTÉE DES MARCHES

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« Quand on n’a pas de réseau mais la ferme volonté de réussir, je ne connais qu’une solution : il faut se battre deux fois plus que les autres »

Le jeune Sylvain naît à Rueil-Malmaison. « J’y habite toujours ! lance-t-il avec une certaine fierté. Après mon bac et un BTS technicocommercial, j’entre dans une école de commerce, en alternance avec Alcatel. C’est comme ça que tout commence. On est en 1994, et je connais tout de suite le commerce difficile. Il consiste à sonner aux portes, se diriger vers l’accueil, essayer de trouver la bonne personne… voilà, c’est l’école difficile de la prospection. Je m’en souviens. » Pour décrire ses premières années dans la vie professionnelle, le mot « difficile » revient souvent chez l’homme fort d’ALE. Mais ce n’est pas un souvenir douloureux. Plutôt uneLecoustey commence à vendre de la visioconférence, à une époque où cette technique est peu répandue. « Il fallait expliquer comment se voirà distance. À l’époque, pour beaucoup de gens, ce n’était pas évident du tout. » Rapidement, sa vision du métier de commercial se précise. Dans l’univers de la vente indirecte, il acquiert les bonnes logiques, les bons réflexes. « La difficulté, c’est de convaincre un partenaire que vous détenez la bonne solution, le bon go-to-market. Mais cela ne suffit pas : en réalité, vous effectuez une opération à double détente. Vous vendez au partenaire, mais vous vendez aussi au client. Il faut les deux. D’autant plus que personne n’est exclusif vis-à-vis de l’autre. Rien n’est acquis, les positions ne sont que relatives. Il faut se battre. » Sylvain Lecoustey se veut un manager décentralisateur, et fait jouer « le principe de subsidiarité » cher à Jacques Delors. L’idée est de faire confiance à l’échelon idoine, celui situé au plus près de la réalité. À ce moment-là, le responsable de l’entreprise se trouve libéré de tâches concrètes, et peut se tourner vers la stratégie. Mais attention. « Je suis à la fois décentralisateur et contrôlant, ce qui ne s’oppose pas à la confiance. Sachant que pour moi, le contrôle n’équivaut pas à la vérification. Je pense plutôt à la validation. Il faut s’assurer que chacun, dans sa mission, est en phase avec le projet. Les fameux KPI [key performance indicators] sont là pour attester qu’on va tous dans la bonne direction, et au bon rythme. » Une chose qui l’agace au plus au point : les portables qui se manifestent en réunion ou au restaurant. « Le premier dont le smartphone bipe paie l’addition. » Et quand le téléphone sonne ou que son propriétaire répond, voire envoie un texto ? La question ne sera pas posée. Une chose est sûre, ce manager attend des autres de l’attention, de la présence, ici et maintenant. C’est sans doute son exigence la plus forte. Une hygiène de vie, presque une ascèse. L’exemplarité d’abord. C’est ainsi qu’on gagne le respect, plus que dans les phrases. Sylvain Lecoustey est l’homme d’une vision : idée-action. C’est particulièrement nécessaire dans une entreprise telle qu’ALE, passée par des phases très délicates, y compris dans la dernière période. « L’important est d’avancer, croire, ne pas regarder derrière. Ne jamais céder à la nostalgie. Évidemment, à la maison, c’est plus difficile. On ne peut faire porter à ses proches la négativité qu’on ressent parfois à l’extérieur. Pour évacuer cela, il y a le sport, que je pratique beaucoup. Et puis… je m’améliore. Il faut arriver à respecter une sorte d’équilibre qui consiste à être juste au travail et juste en dehors du travail. Conserver une pratique de la déconnexion. » L’âge, peut-être, mais aussi une manière d’envisager les responsabilités avec moins de fébrilité, sont susceptibles cette heureuse perspective permet à Sylvain Lecoustey de préparer l’avenir de façon relativement claire et sereine. Surtout, de se voir faire. « Je ne crois pas au big bang. Toute ma vie se déroule sous le signe de la continuité. J’aime poursuivre le trait, j’aime transmettre. Je suis un homme de la transmission. Je me verrais bien, plus tard, aller passer du temps dans les universités, dire ce que je fais. Je pourrais avoir une certaine crédibilité. Mais il y a un écueil potentiel à cela : il faut parler de ce que vous faites, c’est ce qui intéresse les gens. Et non évoquer ce que vous faisiez. »

« Je suis à la fois décentralisateur et contrôlant, ce qui ne s’oppose pas à la confiance »

PROGRESSER SOI-MÊME ET FAIRE PROGRESSER

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« Quand on n’a pas de réseau mais la ferme volonté de réussir, je ne connais qu’une solution : il faut se battre deux fois plus que les autres. Lorsque l’on vient du terrain, de la terre même, il faut faire pousser la plante avant de la cueillir C’est l’image qui me vient. Le temps est long avant d’arriver à la récolte. Il faut planter au bon moment, au bon endroit, et rester vigilant. Mais si vous avez l’enthousiasme, vous y arriverez. C’est comme en sport. Tout le monde peut courir un marathon. Pas au même rythme, bien sûr. Mais tout le monde peut y participer. » Au cours de cet entretien, Sylvain Lecoustey laisse, par sédimentations successives, une impression riche et complexe à son interlocuteur. C’est d’abord quelqu’un qui a des cicatrices et qui n’en parle pas. C’est ensuite un homme, un manager, un vrai, qui puise dans son tempérament et dans son passé la ressource de vivre, de faire, d’être utile. De progresser et de faire progresser, ce qui est le propre d’un manager qui ne se contente pas d’être un patron. L’homme fort d’ALE en France, qui a beaucoup travaillé avec Cisco, applique, peut-être sans le savoir, la méthode de John Chambers. L’ancien CEO du groupe a toujours dit qu’il ne faisait pas confiance aux gens dont le seul mérite était d’aligner tous les succès, voire tous les diplômes. Pour lui, il fallait quelques échecs dans un parcours professionnel, et même un parcours de vie, pour apprendre à vivre et connaître le prix des choses. Visiblement, Sylvain Lecoustey a retenu la leçon. Pour piloter une entité cruciale d’Alcatel-Lucent Enterprise dans un monde aussi incertain, il faut aligner des chiffres, mais surtout être capable d’entraîner. Rien de mieux qu’une personne qui a connu l’épreuve du feu pour cela.

« L’important est d’avancer, croire, ne pas regarder derrière soi. Ne jamais céder à la nostalgie. »

REPÈRES
Sylvain Lecoustey a 48 ans. Il est le père de deux enfants, un garçon et une fille. « Ils sont ma fierté. »
PARCOURS
« Je suis un pur produit ALE [Alcatel-Lucent Enterprise], une entreprise humaine qui a emmené, et emmène, les gens depuis plus de cent ans ! »
1994 – Entre chez Alcatel comme commercial.
2015 – Directeur commercial Île-de-France et Nord.
2021 – Senior Vice President pour la France.

J’AIME
MUSIQUE La soul, le R&B, la musique des années 1970 remastérisée, avec de nouvelles voix et une boîte à rythmes.
LITTÉRATURE Harlan Coben et Joël Dicker. Je me projette dans l’histoire, je m’identifie.
FILMS Star Wars, Star Trek, Matrix, les films policiers, et d’une façon générale tout ce qui raconte des intrigues.
LIEUX La Provence, les Alpilles, le Luberon. Le Brésil et l’Argentine.
GASTRONOMIE Une belle côte de oeuf et un bon bordeaux (Gruaud Larose).
SPORT J’aime le sport, de toutes les manières (à la télévision,pratiqué ou partagé) : individuel et collectif. Ce dernier véhicule quand même un enjeu personnel. C’est dur et on souffre. Il faut se dépasser, se fixer des objectifs. On est face à soi-même.