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La pénurie de composants est prévue pour durer

Entre la Covid-19, la guerre en Ukraine et toutes leurs conséquences, la production de composants est fortement impactée. La situation n’est pas près de s’améliorer d’autant que la demande explose entre les secteurs de l’IT, l’automobile, l’électronique grand public, l’électroménager, etc.

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Août 2022
Par Benoît Huet

L’ année 2021 est restée difficile pour toute l’industrie électronique, et 2022 lui ressemble. Pour tous les acteurs de la chaîne d’approvisionnement des composants, plusieurs indicateurs passent ou se maintiennent au rouge. Aujourd’hui, les entreprises ne doivent plus se demander quand cette pénurie prendra fin : la réalité est qu’elle ne s’arrêtera pas de sitôt, il faut donc plutôt chercher à comprendre comment vivre au mieux avec, et s’adapter. Si quelqu’un espérait encore la sortie du bois en 2022, eh bien, nous n’y sommes pas encore. Les conditions géopolitiques, ainsi que l’inflation et les épidémies de Covid-19, rendent la situation encore plus tendue », résume d’emblée Loïc Biarez, VP Product Marketing chez Supplyframe, éditeur de solutions SaaS pour les professionnels de la chaîne d’approvisionnement et auteur du rapport trimestriel Commodity IQ qui fournit un état des lieux du marché (prix, délais, demandes, etc.) de l’industrie électronique.

Le rapport CIQ publié le 10 mai 2022 ne montre pas d’améliorations. Bien au contraire, les difficultés d’approvisionnement persisteront : coût des transports, tensions sur l’externalisation de l’assemblage et des tests, capacités de production limitées, pénuries de main-d’oeuvre et autres perturbations liées à la pandémie se poursuivent, tout comme les pressions sur les prix des composants. D’ailleurs, comme l’a rappelé Loïc Biarez, les acheteurs ne négocient pas sur les prix, mais sur les capacités et les délais de livraison. Et que dire du conflit en Ukraine, cette guerre rajoute des contraintes. « Nous observons des répercussions sur la fabrication des semiconducteurs, laquelle utilise par exemple le néon, un gaz noble produit majoritairement en Ukraine. Cela touche aussi les autres sources de métaux comme le palladium ou l’aluminium dont la Russie est le deuxième producteur, derrière la Chine », souligne Loïc Biarez.

Des alliances entre les géants des semiconducteurs avec des acteurs locaux et les pouvoirs publics devraient favoriser une souveraineté européenne sur ce segment.

UNE CAPACITÉ DE PRODUCTION EN HAUSSE

Malgré ces constats peu réjouissants, les fondeurs s’accordent à accroître leur capacité de production ce qui devrait contribuer à une légère amélioration de la situation, mais pas tout de suite. Des investissements de grande ampleur sont annoncés par les principaux fondeurs. « Nous le constatons à notre échelle, à Grenoble où Supplyframe France est implantée : l’écosystème des semiconducteurs très présent dans notre région recrute de nombreux talents. »

Des alliances de coopération entre les géants des semiconducteurs avec des acteurs locaux et les pouvoirs publics devraient se multiplier pour donner naissance à une souveraineté européenne plus marquée dans ce domaine. Intel et sa future première implantation d’une usine de fabrication de semiconducteurs en Allemagne (outre un important centre de R&D en France) est un exemple. La mise en service de cette unité de production est prévue en 2027, mais comme l’a indiqué le patron d’Intel, Pat Gelsinger, lors d’une interview à l’émission TechCheck sur CNBC, la pénurie des composants pèse aussi sur les équipements qui servent à les fabriquer, d’où cette difficulté à rendre rapidement les nouvelles usines opérationnelles.

« La fabrication des semiconducteurs utilise notamment le néon, un gaz noble produit surtout en Ukraine »

Loïc Biarez, VP Product Marketing, Supplyframe

LA PRODUCTION ELLE-MÊME CONCERNÉE À LA SOURCE

Un constat alarmant que confirme le dirigeant de la société néerlandaise ASML, Peter Wennink, concepteur de ses machines de haute précision (systèmes de photolithographie) qui servent à graver des composants dans les galettes de silicium. Il a fait part de ses inquiétudes au Financial Times en mars 2022 en se justifiant qu’il ne pourrait pas couvrir tous les besoins en termes d’équipements. L’industriel néerlandais prend en exemple l’un des composants les plus complexes pour ASML : la lentille fabriquée pour la société allemande Carl Zeiss qui nécessite douze mois de fabrication. Et pour augmenter la production, il faut formuler des demandes de permis, construire des nouvelles unités de production, des salles blanches, recruter les compétences, etc.

De plus, les métaux rares – germanium, lithium, strontium, notamment –, ces éléments stratégiques dans la conception des composants, représentent une source d’inquiétude. Selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), l’Union européenne a défini que 30 matières premières – parmi les matières stratégiques pour notre économie – présentent un risque élevé de pénurie d’approvisionnement.

SE PASSER DES MATIÈRES PREMIÈRES STRATÉGIQUES

En partant de ce constat, certains acteurs investissent en R&D pour ne plus dépendre, ou le moins possible, des métaux rares. Exemple : Valeo s’est associé à Renault pour créer un moteur sans terres rares. Car, comme le souligne Loïc Biarez, les ressources provenant de la planète ne sont pas inépuisables : « Ce constat fait aussi partie d’un manque d’anticipation plus global. Nous voici à la fin d’une époque, l’externalisation à bas coût, où l’industrie résonnait en capacité infinie. »

En outre, le rapport de Supplyframe fait part de nouvelles formes d’intelligence qui contribueraient à gérer les risques, à intégrer la résilience dans la conception des produits, et à élargir leurs opportunités. Ainsi, Supplyframe a conclu un partenariat avec MetalMiner, dont la plate-forme MetalMiner Insights fournit des renseignements sur les prix du marché des métaux. Commodity IQ inclut désormais les prix mensuels de MetalMiner, des analyses prospectives ainsi que des prévisions de prix pour les métaux essentiels et précieux.

CERCLE VICIEUX AUTOUR DES COMPOSANTS

Composants électroniques

Forte demande, hausse des prix, augmentation des délais d’approvisionnement, ce triptyque des paramètres qui s’entrechoquent est parti pour durer. Des composants analogiques aux circuits logiques standard en passant par les ASIC, les processeurs, et les capteurs, tous les signaux sont au rouge. Les microprocesseurs et microcontrôleurs enregistrant au deuxième trimestre 2022 une hausse de prix entre 10 % et 11 % selon Commodity IQ publié le 10 mai 2022.

Les composants qui connaissent la plus forte augmentation de la demande entre le premier et le deuxième trimestre 2022 sont : les dispositifs de signalisation (+ 30 %) ; les condensateurs (+ 15 %) ; et les dispositifs de protection des circuits (+ 15 %). Cette forte demande couplée à la pandémie de Covid-19 et les conséquences liés au conflit russo-ukrainien font fortement grimper les prix, et ce, au moins jusqu’au premier trimestre de 2023 toujours selon le rapport trimestriel. Pendant cette période, les prix des composants analogiques, des semiconducteurs complexes (ASIC, MCU, MPU, PLD), des mémoires Flash, des condensateurs non céramiques, des résistances et autres dispositifs logiques standard devraient augmenter (+ 85 %). À cela s’ajoute des délais d’approvisionnement et de livraison qui montent en flèche. Jusqu’au premier trimestre de 2023, plus de 70 % des délais d’approvisionnement devraient s’allonger.